Avanti reçoit le prix du Hainaut de l’Education permanente PDF Imprimer Envoyer

« La vie c’est comme l’art, tu rates, tu recommences… »

Avanti© ASBL Avanti - Inauguration des nouveaux locaux 09 octobre 2010

Installée depuis 2001 sur le site d’économie sociale de Monceau Fontaines (Charleroi), l’asbl Avanti poursuit une aventure hors du commun sur le sentier pourtant balisé de l’insertion socioprofessionnelle. Il y deux ans, avec PAC, nous unissions nos efforts dans le cadre de l’opération Asseoir l’espoir. Où les stagiaires d’Avanti brillèrent particulièrement dans la réalisation des fameuses chaises vendues au profit de l’école de cirque de Ramallah. Aujourd’hui, Avanti se voit décerner le prix du Hainaut de l’Education permanente. Une consécration pour cette asbl qui place l’expression créative au cœur de sa démarche. Rencontre avec la Directrice Isabelle Heine.


Tu peux nous parler de la création d’Avanti ?


A l’origine, il y a le service d’aide aux justiciables Espace libre, à Charleroi. Nous recevions des prévenus en entretien individuel. Nous apportions aussi une aide sociale à leurs proches et à leurs familles. Au bout d’un moment, on avait sans doute réussi à fermer le couvercle de la marmite, il n’y avait pas trop de récidive. Mais en termes de bien être individuel et collectif, ou d’espoir, là on n’avait pas grand-chose… Certains nous disaient « j’aurai jamais de boulot, je suis bon à rien, j’ai pas ma place. » C’est alors que j’ai rencontré un jazz man américain, Richard, en 96 à Avignon. Il avait des copains en Ardèche, des psychiatres un peu alternatifs qui faisaient des expériences, et on est parti là-bas… On voulait vivre autre chose que l’institutionnel, on a débarqué avec des gens un peu « borderline », repliés sur eux-mêmes, à la limite du pathologique. On a mené une expérience autour d’un atelier de percussions. Il fallait les construire, les décorer, puis apprendre à en jouer… Et les gens étaient vraiment fiers de découvrir qu’ils étaient capables de faire quelque chose. On avait enclenché un truc chez eux. Alors on a essayé de pérenniser ce processus d’enclenchement en gardant sa dimension collective.

Les soutiens sont venus d’où ?


D’Espace libre au début, puis on a dû voler de nos propres ailes. On a galéré, c’était très dur et j’avoue qu’à l’époque, si Marie Arena n’avait pas été là, je ne sais pas si on existerait encore. Elle nous a rencontrés plusieurs fois, elle s’occupait d’insertion socioprofessionnelle à la Région wallonne, et elle nous a soutenus.

C’était suffisant ?

Pas tout à fait. On a trouvé des moyens à la Loterie, il y a eu des petits donateurs, beaucoup de travail bénévole… Et puis des partenaires du site de Monceau Fontaines qui ont prêté un peu d’argent, ça c’était super.

Aujourd’hui, Avanti relève principalement de la Région wallonne et particulièrement du décret de 2004 sur les EFT et OISP (Entreprises de formation par le travail, Organismes d’insertion socioprofessionnelle). Quels sont les avantages et les inconvénients du système ?

Le décret balise les objectifs, les contenus pédagogiques, le financement par heure de formation, le public cible, etc. Il assure aussi l’équité entre tous les opérateurs. Mais c’est tellement réglementé que les populations avec qui on travaille et nos partenaires ne s’y reconnaissent pas toujours. Parfois, ça devient même contradictoire avec nos objectifs. On en deviendrait excluant.

Pourquoi ?

Parce que le décret impose que le stagiaire soit présent tous les jours, qu’il n’y ait pas plus de deux absences injustifiées par mois, que soient reconnues uniquement des institutions comme le tribunal, le CPAS, le Forem, la Mirec, etc. A la limite, si on ne fait pas gaffe, on devient une filiale de ces institutions. Elles nous envoient des candidats systématiquement. Elles ne leur donnent pas le choix. Or, nous insistons sur le choix ; venir ici, ce doit être une décision personnelle. Nous préparons les gens à l’emploi, c’est un objectif, mais ce n’est pas le seul ! On est interpelé par ceux qui retrouvent du boulot ou un logement, et qui nous disent « ça sert à quoi finalement, quand je rentre chez moi à 5 heures, je suis tout seul… » L’emploi n’est pas le moteur principal, ça fait partie d’un ensemble.

Tu veux dire que ces gens ne sont pas resocialisés même s’ils « appartiennent » à la société ?

Oui, c’est dû au fonctionnement de la société elle-même, c’est très interpellant. Il faut imaginer ces gens qui ont galéré toute leur vie, qui ont parfois 40 ans : pour eux, 18 mois chez Avanti ce n’est pas toujours suffisant ! Quand ils s’en vont, c’est la rupture même s’ils ne sont pas encore prêts. Et là je dis : sortons un peu du décret, trouvons d’autres moyens pour faire ce qu’on a envie de faire. On est en pleine réflexion là-dessus. Que peut-on développer pour garder cette liberté d’action et assurer en même temps les missions fondamentales ? On nous demande tellement de choses et les réalités sociales de terrain sont tellement énormes ! Parfois, on a peur de quitter le terrain alors que c’est aussi important de pouvoir élaborer, penser…

La créativité et les pratiques artistiques sont au cœur de la démarche d’Avanti. Tu peux nous en parler ?


La création te fait découvrir concrètement d’autres possibilités. Quand tu as galéré, ta perspective de vie est très limitée, tu n’imagines même pas qu’il y a d’autres choses possibles. Participer à un processus créatif déclenche pas mal de choses, la vie c’est un peu comme une œuvre d’art, tu rates, tu recommences. Et la création collective renforce cette démarche. Avec l’art, c’est magique ce qui se passe, que ce soit l’art graphique, la visite d’une expo au BPS 22 (NDLR, l’espace de création contemporaine de la Province de Hainaut, situé à Charleroi) ou une pièce de théâtre. On se dit qu’ils ne vont rien y comprendre mais ils perçoivent des choses bien plus essentielles que nous qui conceptualisons tout le temps. Chez eux, ça déclenche des discussions d’une ouverture incroyable.

Au départ pourtant, les stagiaires ont d’autres priorités…


Bien entendu. Quand ils arrivent, il y a d’énormes problématiques sociales, des besoins primaires non rencontrés. Leur logement, c’est un petit meublé qu’ils n’arrivent plus à payer, sans parler des soins de santé, les dettes, etc. On fait donc trois entretiens pour définir les besoins prioritaires, les objectifs à court terme. On passe beaucoup de temps avec eux au début pour les libérer de ces problèmes envahissants. Le reste n’est possible que si c’est en voie de solution.

Terminons sur l’avenir d’Avanti. Quels sont vos projets pour les prochains mois ?


Un déménagement tout d’abord, parce que nos locaux sont devenus trop étroits. C’est un frein au développement des ateliers. Dans les mois qui viennent, nous allons acquérir puis nous installer dans les ateliers de ferronnerie de la Ville, rue de l’Abattoir à Marchienne. Nous voulons créer une dynamique d’ouverture sur l’extérieur, ce qui est imaginable dans ce quartier de taille humaine, le long de l’Eau d’Heure. Nous espérons pouvoir travailler plus en lien avec les habitants, il y a plein de choses à imaginer… On veut aussi y développer une coopérative pour vendre les produits artisanaux, issus des ateliers de création sur bois ou sur métal. En termes de responsabilité et de gestion, c’est un outil concret pour proposer des emplois. Il y a un volet logement aussi. On a créé un groupe de travail pour mieux définir ce qu’on veut. L’idée c’est une fois encore de favoriser les liens sociaux. Des architectes travailleront avec nous ensuite pour concevoir des projets d’éco-rénovations. Tout cela va se faire par étapes, on ne veut pas juxtaposer les projets, on veut trouver une cohérence.

Propos recueillis par Denis Dargent.

Cet article paraîtra également dans le prochain numéro de notre Trimestriel « Agir Par la Culture - n°20 » téléchargeable ici.